Je suis allé faire mes courses de la semaine aujourd'hui, juste après mes cours. Le problème quand je fais mes courses juste à la fin de ma journée, c'est qu'au moment de rentrer chez moi c'est la sortie des bureaux. Il s'offre alors à moi deux alternatives. Ou bien je prends le bus, et je reste coincé dans la circulation pendant 20 mn (oui à Stockholm aussi il y a des embouteillage, mais seulement pendant deux fois 30 mn, un coup le matin et un coup le soir) ; ou alors je prends le métro et là c'est le retour version boîte de sardines assuré.
Aujourd'hui, contrairement à d'habitude, j'ai opté pour le poisson. Envie de changement, un truc dans l'air, nostalgie parisienne, je ne saurais trop le dire. En fait j'étais en avance sur l'heure de sortie, donc le métro n'était pas bondé, mais toutes les places assises étaient occupées. Enfin toutes sauf une.
N'ayant pas l'habitude de me poser dans le métro (alors que dans le bus si, je sais pas trop pourquoi), je ne me suis pas spécialement intéressé à cette place, jusqu'au moment où j'ai remarqué que tous les nouveaux arrivants se jetaient sur la place avant de marquer un temps d'arrêt et de faire demi-tour. Dans le même temps mon nez sentit ce que mes yeux me révélèrent : en face du siège vide se trouvait un homme-éponge, qui bière à la main cherchait à battre son record personnel d'alcoolémie dans la catégorie "moins de dix-huit heures". Passons sur le pathos de la situation, sur la pitié ou la compassion qui ne sont bien souvent qu'effleurées avant de penser à ce qu'on pourrait bien préparer pour accomoder au dîner cette superbe escalope obtenue à vil prix.
Mon regard ayant capté le comportement général des passagers arrivant, je me suis demandé qu'elles étaient les réactions des gens alentours. La Suède est très attachée aux convenances, du peu que j'en ai vu (cela mène par exemple à une forme de racisme assez pernitieuse car presque impalpable au premier abord : tout le monde semble tolérant, et quand tout à coup on se retrouve face à un comportement raciste (car malheureusement il existe ici comme ailleurs) on est un peu perdu. Mais fermons ici la parenthèse). Toujours est-il que selon moi, une réaction française aurait été de faire comme si de rien n'était, regard vissé dans la vitre du métro alors que le paysage offert à l'intérieur d'un tunnel est assez limité en règle général. J'imagine aussi que quelques regards curieux se seraient attardés, détournés, seraient revenus, juste pour vérifier que l'hypothèse du saoûlard est bonne, et peut-être chercher le sdf derrière tout ça. Une sorte de petit sadisme de tous les jours.
Ce que j'ai vu m'a tour à tour amusé, énervé et surpris.
Il y avait bien sûr ceux qui se désintéressaient d'un homme dont la situation n'était pas glorieuse et avec qui ils n'avaient pas envie de s'impliquer. Individualisme primaire.
La réaction de sa voisine diagonale fût déjà plus savoureuse : plongée dans ses mots croisés, elle se rendit soudain compte qu'un accident regrettable (bière, corps ou autre déjection) était potentiellement inévitable, la seule question étant de savoir quand et sur qui. Elle lui lança dès lors de nombreux coups d'oeil inquiets, jusqu'à ce qu'une place plus éloignée se libère.
Le regard que je rencontrai chez une femme occupée à détailler l'homme fut moins heureux : tout le mépris dont elle était capable se lisait dans ses yeux, elle condamnait tout à la fois l'homme et la situation, sans circonstance atténuante. Je dois dire que je me suis alors demandé qui des deux personnes étaient la plus à plaindre.
Enfin, l'homme assis juste à côté du centre d'attraction de notre wagon se leva, étant arrivé à destination, et il eût cette réaction que je ne m'explique toujours pas : se retournant vers l'homme il lui fit simplement un au revoir accompagné d'un petit salut de tête.
Ce que j'ai en revanche bien compris, c'est le visage outrée de la femme-juge. Un pur moment de bonheur.